De Toulon à Benauges
MEMOIRES
Pour servir à l'histoire des enfants d'Edouard MAUREL (Hyères, 1891- Toulon, 1963)
Texte de leur fille aînée, Micheline, née à Toulon le l7 juillet 1916 vers 17h3O.
et de sa femme Gilberte, née Guigou, (Brignoles, 1896 -Toulon, 1966)

Et à la mémoire de sa fille adoptive Magali Maurel (1961-1990) qui n'a pas eu d'autre famille

De ma naissance 17 juillet 1916 à Benauges
On m'a dit que ma mère se désolait de ne pas avoir d'enfant au bout d'un an de mariage.
Elle s'était mariée autant que je sache, le l4 avril 1914.
Et je n'ai dû commencer à me manifester dans ses entrailles qu'en octobre ou novembre 1915, pour en sortir l'été suivant.
Je n'en ai aucun souvenir.
Je suis née au 40 chemin des Moulins, qui devait se trouver entre Les Routes et Dardennes, c'est à dire dans la banlieue nord-ouest de Toulon.
Le logement était occupé par mes parents et par la mère de ma mère, Clotilde, que j'ai toujours appelée Mamie, parce que c'est ainsi qu'elle en avait décidé.
Huilerie Saint Antoine 40 Chemin des Moulins
Je n'ai aucun souvenir du temps où j'étais fille unique.
On a dû me sevrer assez tôt pour l'époque, vers l'âge de neuf mois, puisque mon premier frère est né le 23 février 1918.
Mes premiers vrais souvenirs datent du temps où nous étions déjà "nous deux", où il me tenait par la main.
Nous deux
Il marchait donc déjà, et devait avoir un an.
Mais même alors, ces souvenirs ne sont que des bribes, jusqu'au jour où nous sommes arrivés à Benauge, par Cazals, dans le Lot, sur la limite Quercy-Périgord.
Mes souvenirs d'enfance prennent alors une odeur de truffes et de mousserons qui poussent en rond dans un grand près en pente.
Ils ont un goût de larmes très salées et de bouillies de farine au lait pleines de grumeaux détestables.
Mamie et Maman cuisinaient d'excellentes choses, mais n'ont jamais su faire une bouillie de farine sans grumeaux.
Avant Benauges pourtant, nous avions habité le Fort Rouge, à Toulon, où mon frère est né, puis Asnières près de Paris, où mon père a travaillé quelques mois, je crois.
D'Asnières je ne revois qu'un escalier que j'ai dégringolé du premier étage au rez de chaussée, pour m'ouvrir le front sur un coin de caisse: c'était un jour d'emménagement ou de déménagement.
C'est à Asnières aussi, que mon frère Guy a reçu un magnifique cheval en carton-pâte, presque aussi haut que lui.
Est-ce celui ci?
Sur une photo, on voit un tout petit garçon aux longues boucles blondes à califourchon sur ce cheval.
Ses pieds pendent loin au-dessus du sol, il doit avoir deux ans, et je suis debout à côté, l'air accablé sous le poids de mes longues et grosses boucles brunes, couronnées d'une "charlotte à volants".
La robe aussi a des volants.
Je me souviens vaguement qu'elle était grise.
Nous devions être en deuil d'un grand-parent, je ne sais lequel.
Peut-être mon père suivait-il un stage sur de nouveaux appareils de télégraphe.
Mon Père ce "Héros"
A ma naissance, il était matelot télégraphiste.
Il nous a toujours dit que la naissance de ses enfants lui portait bonheur.
Tout juste après la mienne, il fut promu second-maître dans la marine, un grade qu'on avait peut-être créé pour lui.
C'est l'amiral "........" qui l'avait fait promouvoir, et voici pourquoi .
En l916, la France était en guerre.
Mon père travaillait à la Préfecture:maritime de Toulon, il était le planton de l'amiral.
Une nuit, il reçoit le SOS d'un navire de guerre qui venait d'être touché par une torpille, il était sur le point de couler et réclamait un remorqueur.
Mon père va pour avertir l'amiral, seul habilité à envoyer un remorqueur.
Mais point d'amiral.
Papa savait où il était sans avoir le droit de le dire.
L'amiral avait les moeurs légères.
Cette nuit-là, comme bien souvent, on ne pouvait le déranger. Papa a donc pris sur lui d'appeler le remorqueur "de la part de l'amiral".
Le matin, l'amiral trouve le SOS sur son bureau, il s'affole et court chercher mon père, qui lui avoue l'initiative qu'il a prise.
"Non seulement vous avez sauvé le bateau, mais en plus mon honneur" lui dit l'amiral. "J'aurais dû être là et je n'y étais pas. "
C'est ainsi que l'on trouve dans le dictionnaire le nom de l'amiral "........", mais pas celui de mon père.
Arriver à BENAUGES, "La Gentilhommière"
Nous avons dû arriver à Benauges en l920.

C'était une grande "Gentilhommière" - je me souviens que Mamie, même longtemps plus tard, aimait faire ronfler ce mot de "Gentilhommière" située au bord d'un hameau, à plusieurs kilomètres du moindre village.
Tout autour, des près et des bois.
Plus loin, entre les côteaux, Papa nous montrait les lignes bleues et grises des Causses, en nous disant que c'était beau, les Causses, et qu'il y avait des gouffres, avec des fleuves sous la terre.
C'était beau à Benauges aussi.
Les immenses pièces de la maison avaient des parquets luisants, dont les lattes en plusieurs endroits étaient si usées qu'il ne fallait pas y marcher, de peur de tomber dans la cave...
Découverte de "la Nature": Volaille, Fouine, Grand Duc, Chauve Souris, Abeilles
Or, la cave était pleine de chauves-souris.
Mamie tenait à me faire craindre les chauves-souris, à cause de mes boucles, auxquelles elle tenait plus que moi.
Elle prétendait que les chauves souris s'accrochent aux cheveux et ne les lâchent plus. On serait alors obligé de me les couper.
Je n'aimais pas du tout ces boucles, qui me semblaient lourdes.
Mais quand même l'idée d'un essaim de chauves-souris agrippées à mes cheveux me faisait un peu peur.
J'évitais donc les lattes dangereuses et j'empêchais Guy de s'y aventurer.
Dans la cuisine commençait l'escalier qui montait au grenier.
Là aussi il y avait quelque chose d'effrayant
On y entendait des cris aigus que personne n'aurait pu émettre.
"Ce n'est rien" disait Papa: "probablement des fouines .
Elles s'intéressent aux volailles, mais ne font pas de mal aux enfants.
Il y a aussi un grand-duc.
Celui-là, je vous le montrerai. Il est superbe".
"Non! hurlait Maman, non! tu ne le leur montreras pas.
Ces oiseaux-là portent malheur!"-
"Edouard, vous ne ferez pas ça!" grondait Mamie, "il attaquerait les enfants!"-
"Mais non, répondait Papa, ils ne mangent que les souris.
Ils n'attaquent pas les humains.
" Ah! le grand-duc! allait-on enfin nous le montrer?
Etait-ce vraiment un oiseau? ou (sait-on jamais?) un homme de la famille de Mamie, qui était née au château de Versailles?
Il a fallu attendre un jour où ni Maman ni Mamie n'était dans la cuisine.
Papa nous a dit "Venez vite!" et nous a entraînés dans l'escalier.
Au grenier, cramponnés aux mains de Papa, nous avons attendu un moment que nos yeux s'habituent à la demi-obscurité.
Au fond de l'ombre, deux lumières jaunes clignotaient, et c'étaient les yeux du grand-duc.
Un homme , un oiseau? nous ne savions pas.
Soudain, nous l'avons vu.
Perché sur une poutre à hauteur de nos visages, il nous regardait fixement, clignant parfois des paupières.
Un oiseau, c'était vraiment un oiseau!, mais énorme, aussi haut que moi, avec des yeux plus gros que la lampe de la bicyclette.
Je n'avais jamais vu d'oiseau si magnifique, mais si Papa n'avait pas été là, je ne l'aurais pas regardé longtemps,
Guy avait peur et moi aussi.
"Vous pouvez revenir le voir, dit Papa, il ne vous fera aucun mal.
Je crois qu'il dort ici tous les jours.
Il s'envole le soir pour chasser souris et mulots.
Vous ne risquez rien.... Mais ne venez pas quand Maman ou Mamie sont dans la cuisine."
"Non, non, on ne viendra pas" disait la petite voix de Guy.
"Nous deux, on te le promet!" ajoutais-je faiblement.
J'avais grande envie, un peu peur aussi, de revoir cet oiseau impressionnant.
Mais nous deux, nous avons dû en reparler entre nous.
Les grandes personnes ont dû nous entendre, comme toujours, et nous ont surveillés de plus près quand nous rôdions dans la cuisine, autour de l'escalier du grenier.
La cuisine était pavée de grandes dalles irrégulières, aux teintes fanées, toutes polies et ondulées par les pas de plusieurs générations.
Chacune de ces dalles mesurait au moins un mètre de long.
Nous deux, nous en choisissions chacun une, qui devenait aussitôt notre camp retranché, notre château ou notre tipi de Peau-Rouge.
Elles étaient très froides en hiver, mais si agréables en été!
Et sur ces dalles, nous nous sentions si loin des voix grondeuses des grandes personnes, qu'elles ne pouvaient presque plus nous atteindre
BENAUGES, Belle et sinistre maison
Oui, c'était beau, la maison de Benauges.
Un peu sinistre aussi.
Faisant suite à la cuisine et au salon se trouvait la chambre des parents où couchait Guy.
De là, par un couloir sombre, sur lequel donnait le "cabinet noir", on arrivait à la chambre de Mamie, où je couchais.
Guy n'avait pas la permission d'entrer dans cette chambre .
Il n'en avait pas la moindre envie.
Mais, par les matins très froids de l'hiver, quand les parents n'arrivaient pas à allumer d'autre cheminée que celle de la cuisine, Maman était quand même autorisée à apporter Guy sur le lit de Mamie, j'y grimpais aussitôt, et là sous le vaste édredon, nous avions le droit de découper des catalogues et de jouer à des jeux tranquilles, qui finissaient souvent par des batailles de traversins suivies de clameurs et, bien sûr, de fessées.
Le plus redoutable de ces lieux était le "cabinet noir" qui servait de cachot.
C'est toujours Guy qu'on y enfermait, sous les ordres de Mamie.
Moi, je pleurais devant la porte en l'entendant pleurer et renifler, je pleurais, je criais, j'essayais d'enfoncer la porte à coups de pied, à coups de poings, j'étais indignée et désespérée.
Alors, Mamie ne tenait pas longtemps, elle disait que j'allais tomber malade, elle me grondait tant qu'elle pouvait et finissait par délivrer Guy.
Pourquoi donc punissait-elle Guy?
C'est comme pour les fessées que Maman nous donnait avec rage et entrain, je n'ai jamais su pourquoi.
Peut-être avait-elle envie de frapper Mamie, mais ce devait être interdit depuis la nuit des temps.
Mamie commandait tout.
Et pourquoi toujours Guy au "cabinet noir", et pas moi?
Parce que, selon Mamie, c'était toujours la faute de Guy.
Beaucoup plus tard, j'ai appris la raison de cette injustice.
Les Garçons sont bannis
Mamie avait eu en réalité trois enfants.
Deux garçons et une fille.
Les deux garçons étaient morts à vingt mois.
Après le mariage de Maman, Mamie, qui aurait voulu ne plus souffrir, lui avait dit d'un ton menaçant: "Arrange-toi pour n'avoir que des filles!"
Maman n'avait pas tenu compte de cet avertissement, et Mamie se vengeait sur Guy.
Elle était furieuse de voir que les punitions infligées à Guy me faisaient aussi mal qu'à lui.
Nous étions "nous deux" et quand il était malheureux, je l'étais.
Mais comment faire comprendre cela aux adultes?
Il m'a fallu du temps pour réaliser que nous étions deux personnes distinctes.
Nous deux, c'était un seul, l'enfant poursuivi et battu.
Notre ennemi, malheureusement indispensable, c'était les deux femmes-parents.
Papa n'était pas un ennemi, il ne nous a jamais battus.
Quelques "Sottises" de nous deux
Les sottises, nous les faisions ensemble, ou bien tantôt l'un tantôt l'autre.
Un jour au pied de l'escalier du grenier, dans la cuisine, nous jouions tous les deux avec l'extracteur à miel.
C'était une sorte de baril rouge, surmonté d'un gros engrenage.
Cet engrenage nous fascinait, nous voulions le voir fonctionner, faire mâcher quelque chose à toutes ces dents aiguës.
J'ai eu l'idée de lui faire mâcher un journal plié.
Guy s'est mis vaillamment à tourner la manivelle pendant que je poussais le journal entre les dents grinçantes de l'engrenage.
Tout à coup Guy devient tout blanc et lâche la manivelle, je sens quelque chose de bizarre à la main qui tenait le journal.
L'extrémité de l'index pend au bout d'un fil de peau.
J'entends des clameurs. Mamie se précipite sur moi, prend le bout qui pendait, le remet en place et expédie Maman chercher la teinture d'iode et les bandes de gaze.
C'est en voyant mon doigt enveloppé d'un gros pansement que j'ai éclaté en sanglots.
On essayait de me faire avaler de l'alcool de menthe sur un sucre.
Guy pleurait.
Un autre jour, dans un bâtiment donnant sur la cour où l'on entassait la paille et le grain pour les poulaillers, nous avons découvert le hâche-paille.C'était un grand volant de fonte, qui avait en guise de rayons, des lames d'acier, courbées en S, bien brillantes et bien aiguisées.
Cette fois, c'est Guy qui poussait la brassée de paille et moi qui tournais la manivelle du volant. Soudain je nous vois là en train de hurler tous les deux.
Guy a la main en sang.
Papa arrive au galop, il prend Guy dans ses bras et l'emporte à la maison.
Je cours derrière eux et je vois à travers mes larmes le sang de Guy qui coule sur la chemise de Papa.
Quatre doigts ouverts jusqu'à l'os.
Il en a gardé la marque toute sa vie.
Le hâche-paille et l'extracteur, c'étaient des accidents.
Mais une fois, j'ai attaqué Guy avec des ciseaux, parce qu'il voulait me prendre le catalogue où je découpais des bonshommes.
Je lui ai lancé un coup de lame dans le front.
Heureusement c'étaient des ciseaux à bouts ronds, mais Guy a saigné et cette fois j'avais bien mérité la fessée qui a suivi.
Cette bataille se passait dans le jardin.
Le Jardin
"Le jardin était grand, profond, mystérieux"
Il ne nous en fallait pas beaucoup pour qu'il fût mystérieux.
En fait, il était très ensoleillé, ne comportait pas de fourrés, ni de taillis , mais il y avait les douves, les douves à l'eau glauque, qui s'étendaient sous la partie du bâtiment où se trouvait l'atelier de Papa.
Elles faisaient un peu peur, je ne savais pas et j'ignore toujours à quoi elles servaient.
Mais elles étaient fort sombres, nous n'avions pas le droit de nous pencher au-dessus et nous n'en avions pas envie.
Plus mystérieux encore était le bois d'ormeaux (c'est ainsi qu'on disait, mais il s'agissait de grands ormes, qui entretenaient sous eux une véritable obscurité.)
Papa avait installé un poulailler au fond du bois.
Le soir, il allait le fermer à cause des renards et des fouines.
Il emmenait Guy, mais pas moi. Mamie m'interdisait de sortir quand il faisait sombre. J'étais déchirée.
On nous permettait de jouer dans le jardin, sauf s'il pleuvait ou s'il faisait trop froid.
Le dimanche, en été, Mamie nous y emmenait elle-même.
Chargée d'une boîte à ouvrage, elle allait s'asseoir dans la fourche du vieux sureau et nous ordonnait de jouer par terre, à ses pieds, tandis quelle brodait ou crochetait de la dentelle.
Du haut de son trône, surmonté d'ombelles fleuries, elle devait alors s'imaginer être une reine ou une noble dame de l'ancien temps, et nous étions peut-être dans son rêve ses enfants, ses petits pages ou ses caniches.
Les jours de semaine, Mamie et Maman passaient la matinée à faire le ménage et la cuisine, les après-midi à laver le linge, à repasser, coudre nos vêtements ou les raccommoder.
Je ne les ai jamais vu faire quoi que ce fût d'intéressant pour nous et je ne sais pas de quoi elles parlaient.
Si, pourtant.
Quelquefois, j'entendais qu'elles parlaient d'une autre maison, où elles avaient habité autrefois ."A la Pességuière, les pièces étaient plus vastes, les plafonds plus hauts. On pouvait vraiment recevoir..."
Recevoir quoi ou qui?
Là-bas Maman avait, semble-t-il, des camarades et pouvait jouer avec elles.
Et le domaine était beaucoup plus étendu que celui de Benauges.
D'autres noms inconnus surgissaient aussi dans les conversations de Mamie et Maman: Ginnasservis, Garéoult, Forcalquier, les Audibert...
"Papa"
Papa s'occupait des volailles et des abeilles.

Il réparait les murs, les fenêtres, les cheminées, tout ce qui avait besoin d'être arrangé ou amélioré.