TOULON! Enfin l'Ecole, la Mer.....
TOULON! Enfin l'Ecole, le Mer....
Pour emménager plus vite et plus facilement, Papa , dès l'arrivée à Toulon, nous a déposés chez une de ses soeurs, Tante Germaine, qui habite tout près de notre future maison.
La petite soeur est avec nous, on nous a chargés de l'amuser.
Elle n'a pas trop peur, puisque nous sommes là, mais nous deux, je l'avoue, nous ne sommes pas rassurés.
Et si elle se mettait à pleurer?
Et si elle avait des convulsions?
Et puis enfin, nous ne savons pas très bien où nous sommes.
Dans un corridor plutôt sombre, devant un grand placard plein de jouets.
Tante nous a dit de nous amuser avec tous les jouets que nous voudrons.
Elle paraît gentille la tante Germaine, mais elle nous quitte très vite pour aller dans son magasin au rez- de chaussée.
Nous restons seuls avec la bonne et la dernière fille de Tante, qui a peur de nous et s'accroche en pleurnichant aux jupes de la bonne.
Nous ne comprenons pas très bien ce que les parents sont en train de faire.
Papa vient nous voir de temps en temps.
C'est donc vrai qu'ils ne sont pas loin, les parents?
Mais que font-ils?
- Nous arrangeons les meubles, nous préparons vos lits, pour que vous puissiez dormir dedans.
Je viendrai vous chercher ce soir, très bientôt.
Et vous verrez, vous verrez...
Il ne veut pas nous dire ce que nous verrons.
Mais je me rappelle qu'il avait parlé d'un balcon sur la mer.
C'est peut-être la mer, que nous verrons ce soir?
Je n'en suis pas sûre, et je préfère ne pas espérer revoir ce que j'ai aperçu ce matin à l'aube par les vitres du train..
Le temps passe très lentement.
Par chance, il y a des marionnettes dans le placard.
Nous jouons la comédie pour Ginette, comme Papa la jouait pour nous à Benauges, derrière le beau théâtre guignol de Noël.
Mais Guy a souvent la moue de quand il va pleurer.
Et moi j'ai le coeur qui bat trop fort, tant je suis inquiète pour lui, pour la petite soeur et pour nous deux.
Je ne dis et ne pense jamais "nous trois".
La petite soeur est forcément extérieure à nous, elle est si petite, elle n'a même pas deux ans.
Après un temps interminable, Papa reparaît, prend Ginette sur son bras, donne la main à Guy, et je marche près de lui.
Papa pousse une grande porte, nous entrons dans un couloir sombre.
"Où allons-nous?"
-"Chez nous, dit Papa.
C'est notre nouvelle maison.
Nous habitons au quatrième étage. Il faut grimper."
Quatre longs escaliers qui tournent.
Enfin Papa s'arrête devant une porte et l'ouvre.
Nous entendons les voix de Mamie et Maman.
Devant nous il y a une cuisine.
Mais Papa a remis Ginette dans les bras de Maman et nous entraîne tout de suite le long d'un corridor très sombre et très étroit..
Au bout de ce corridor il y a une espèce de grande salle à manger, avec deux portes-fenêtres aux persiennes fermées.
"Venez voir", dit Papa .
Il n'a pas allumé dans la salle à manger, il ouvre les persiennes, il nous pousse devant lui sur le balcon.
Je n'ai pas de mots, je n'ai jamais rien vu de pareil.
Des lumières partout, des lumières comme des centaines d'étoiles qui bougent sur l'eau noire, mouvante et irisée...
Chaque lumière a dans la mer un double frissonnant.
La mer!...
Juste là-devant au pied de la maison, c'est le port.
Là-bas où vous voyez ces deux feux rouges, c'est la passe, c'est par là que les bateaux sortent du port.
Derrière la passe, la rade:..
Vous voyez ces grands bateaux illuminés dans la rade?
C'est l'escadre, les cuirassés, les torpilleurs, toute la marine de guerre.
Vous la verrez mieux demain matin!
Et plus loin encore, derrière l'escadre , vous ne pouvez pas bien voir, il fait trop sombre, c'est l'isthme des Sablettes, et ensuite le large, le grand large de la mer qui va jusqu'en Afrique". La mer!
Je suis bouleversée, je crois que Papa est aussi ému que moi, tant sa voix vibre joyeusement.
Et je crie: "Oh! il y a tout ici! la mer, les bateaux, les trains et les étoiles! "
-"Imbécile! gronde Mamie, qui est arrivée sans bruit derrière nous, il n'y a pas de trains!"
Je ravale ma joie, mais je la retrouverai, ce soir, quand je serai dans mon lit, et libre de revoir toute seule ce que j'ai vu.
Tiens! à Toulon aussi, mon lit est dans la chambre de Mamie.
Guy a son lit dans l'alcôve de la salle à manger, avec les parents et la petite soeur.
Le jour où, quelques années plus tard, je demanderai à Maman le pourquoi de la chose, elle prendra une des plus violentes colères que je lui ai vues.
Mais pour l'instant, rien de tout cela ne m'étonne beaucoup...
Aussi loin que je m'en souvienne, il en a toujours été ainsi.
Papa annonce que bientôt nous irons à l'école.
Mamie pince les lèvres, soupire et frémit de mécontentement.
Les poux et la gourme, peut-être?
Oui, mais aussi le croup, la coqueluche, la scarlatine, la variole dont Maman a failli mourir. Toutes ces horribles maladies qu'on attrape à l'école.
Il faut aller chez le docteur pour nous faire vacciner.
Comme le docteur est cher, on se groupe pour partager les frais.
Nous irons avec nos cousins et cousines du même âge.
On nous emmène chez le docteur par groupes de six .
Il y a des cousines que je vois pour la première fois.
Nous tendons au docteur une cuisse inquiète.
Victoire! Guy n'a même pas pleuré, mais les garçons, on les vaccine au bras.
Mamie pourtant devrait être un peu rassurée: nous irons dans une petite école privée, où Tante Eveline sera mon institutrice.
Tante Eveline est une autre soeur de Papa.
Nous allons déjeuner chez elle.
C'est au cinquième étage d'une vieille maison sur le Port-Marchand.
O merveille! chez elle aussi le balcon donne sur le port.
Mais ce n'est pas le même port que chez nous.
Pas de petits bateaux qui font visiter la rade, pas de grands cafés sur le quai, mais des cargos, des grues, et sur le quai même, des tas de terre rouge...
"C'est la bauxite, dit Papa, la terre dont on fait l'aluminium"
Et cette terre rouge se reflète dans l'eau bleue et vivante qui respire sous le soleil..
Nous avons de la peine à nous arracher au balcon pour venir à table.
Nouvel étonnement.
Chez Tante Eveline, il y a un curé.
C'est, paraît-il, son frère, le plus jeune frère de Papa, donc un de nos oncles.
C'est la première fois que nous voyons un curé de près.
Guy me pose à voix basse des questions auxquelles je ne sais pas répondre: "Comment est-il habillé sous sa robe?
Tu crois qu'il a des pantalons longs comme Papa, ou bien des pantalons blancs à dentelles comme Maman?"
"Je ne sais pas, je demanderai à Mamie"
-"Non, répond Guy, elle te gronderait.
Je demanderai à Papa.".
Chez Tante Eveline, il y a aussi une très vieille tante, une tante de nos tantes, une toute rabougrie, qui nous fait un peu peur.
Elle a sur la tête, un petit coussin de dentelle noire, attaché sous le menton comme un bonnet de bébé.
Elle est vraiment très vieille, n'a plus de dents et ne fait rien, pas même de broderie.
Quand elle parle, on n'y comprend rien, on dirait qu'elle ronronne.
Tante Eveline m'explique que je serai dans sa classe, le cours élémentaire, première année.. S'il y a des choses que je ne comprends pas, je n'aurai qu'à les lui demander.
Mais il faudra lever le doigt avant de parler.
Guy sera au Cours préparatoire, dans la classe de Mlle Chevet, qui est très gentille et pas trop sévère.
Je suis un peu inquiète: "Elle lui donnera des fessées?"
-"Non, nigaude. Il est défendu de frapper les enfants à l'école"
- "Ah! alors ce n'est pas comme à la maison."
Je sens un froid venir du canapé de Mamie et Maman, je connais ce froid, il signifie que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas dire.
"Les parents ont le droit de frapper leurs enfants, les institutrices n'ont pas le droit de frapper les élèves," explique patiemment Tante Eveline.
Tant mieux pour Guy et pour nous!
Enfin, c'est aujourd'hui que nous entrons à l'école.
Papa nous a dit que nous allons tout apprendre, c'est merveilleux!
Nous nous rendons si bien compte que nous ne savons rien! et puisqu'à l'école on ne frappe pas les enfants, nous n'avons pas besoin d'avoir peur.
Alors, le matin, en attendant que Papa soit prêt à nous accompagner nous sautons de joie dans le couloir et nous fredonnons.
Mamie bougonne.
Elle m'a fabriqué un tablier à manches longues comme Tante le lui a recommandé, mais elle a refusé de le faire noir, ça fait deuil et risquerait de me porter malheur.
Dans la classe, j'ose à peine bouger.
En tout cas, je n'ose pas regarder les autres filles: j'ai vu tout de suite qu'elles sont toutes en tablier noir.
Le mien est bleu, et, pour comble, Mamie l'a orné d'un picot blanc au col et aux poignets. Pauvre de moi!
Je suis même incapable d'écouter ce que dit la maîtresse.
D'ailleurs elle ne ressemble plus à ma Tante Eveline, elle a un air sévère et parle d'une autre voix, toujours un peu furieuse.
Tante fait faire une dictée.
J'essaye d'écouter, j'écris lentement parce qu'il y a toujours des images qui me viennent entre les mots.
Tout à coup je me sens perdue.
Dans les phrases que dicte la Tante devenue la maîtresse, je ne reconnais plus celles qu'elle nous a lues à haute voix tout à l'heure, je panique.
Tante s'en aperçoit, descend de l'estrade et se penche sur mon cahier:
"Comment?
Tu en es encore à la première phrase!
Nigode!
Lambine!
Tu n'écoutes donc pas ce que je dis?
A quoi penses-tu?" -
"Mais, Tante, je ne pense pas, je rêve!"
-"On ne rêve pas en classe! on écoute et on se dépêche!
Tu as compris?
Laisse trois lignes en blanc, tu les rempliras quand je relirai.
" Elle se remet à dicter , et, cette fois, tremblante de peur et de honte, je me dépêche et j'écris aussi vite que possible.
-"Ca va, dit la Tante plus tard, tu as zérofotte"
J'ignore ce que signifie zérofotte, mais ça doit être quelque chose de bien; d'après la tête de la Tante...
La cloche sonne pour la récré.
Galopade vers les cabinets, et là-haut, je rencontre Guy.
Il ne pleure pas, Il ne m'a même pas vue, il se bat avec un petit camarade et il se défend bien, il gagne même! je suis fière de lui!
Dans la cour de récré, je suis moins fière.
D'abord, Guy ne me regarde même pas, il court et joue avec les petits de sa classe.
Et surtout j'ai honte de mon tablier, je déteste mon tablier.
Les autres filles me regardent et le montrent du doigt.
Et puis elles courent beaucoup plus vite que moi.
J'ai tellement l'habitude de courir de façon que Guy puisse me rattraper.
Ici les filles courent et se moquent bien de bousculer les plus petits.
Je déteste la récré.
Je déteste la récré - jusqu'au jour où Guy se pointe devant moi, l'air penaud: "Linette, j'ai lancé ma balle par dessus le mur..."
- "Quel mur?"
" Celui-là" - et il montre le mur auquel je suis adossée.
"Tu peux me la retrouver? tu peux aller la chercher?"
- "Je vais demander à Tante". Il me faut un fameux courage pour aller parler à la Tante , qui se promène avec d'autres maîtresses, mais il s'agit de la balle de Guy.
J'ai remarqué qu'il y a une porte dans le mur, porte interdite évidemment.
Elle doit donner sur un jardin, des branches d'arbres dépassent le mur.
"Tante, la balle de Guy est passée par dessus le mur.
Est-ce que je peux aller la chercher?" Aïe! la Tante se fâche;
"Nigaude! tu ne pouvais pas empêcher ton frère de la lancer aussi haut?
Il n'est pas à nous, le jardin d'à côté. Il appartient aux Pères Maristes.
La porte est fermée à clef" - "Mais nous avons la clef" intervient une autre maîtresse, "elle doit être dans le bureau de la directrice."
La Tante a l'air un peu affolée, mais sa collègue pleine d'entrain continue: "Je vais la demander."
Elle s'élance vers l'escalier et revient très vite, une clef à la main.
"Votre nièce peut aller chercher la balle de son frère. On lui permet."
La Tante rougit comme une gamine , va à la porte, l'ouvre, jette un coup d'oeil aux alentours, et me pousse dans le jardin des Maristes.
Personne. "Dépêche- toi, surtout, lambine!"
Ce n'est pas la première fois que je cherche la balle de Guy dans de l'herbe et des buissons, mais cette fois, c'est bien spécial, je sens qu'il faut faire vite.
Je me rappelle le point du mur que Guy a désigné, je déniche la balle dans une grosse touffe d'herbe, et je reviens vite à la porte, où Tante fait le guet, déjà inquiète.
Elle me pousse dans la cour et referme rapidement la porte: "Nigaude, n'oublie pas de dire à ton frère qu'il ne faut jamais lancer la balle si haut, n'oublie pas." -
"Ce n'est pas sa faute. Sa balle bondit plus haut que les autres... "
La Tante n'écoute pas, elle a déjà rejoint ses collègues. Guy a suivi de loin le cours des événements: il sourit de plaisir à me voir revenir avec son jouet à la main.
Malheureusement la balle de Guy bondissait vraiment trop haut.
Quelque temps après, lancée un peu trop fort, elle a franchi le plus haut mur de la cour, qui donnait sur de grands immeubles et des rues, et malgré les recherches menées après la sortie de l'école, je ne l'ai pas retrouvée.
Bien des années plus tard, les balles de ce genre ont été interdites dans les écoles comme trop dures et dangereuses.
L'école St-Louis était située près de la gare.
On y entrait par une petite porte à peine visible de l'extérieur, sur l'artère qui s'appelle actuellement boulevard Toesca.
On sentait en premier l'odeur des cabinets à la turque.
Il y en avait deux dans le couloir d'entrée, et c'étaient les seuls de toute l'école, à part celui des maîtresses.
Dans cette entrée on descendait cinq ou six marches. En détournant la tête pour éviter l'odeur, on pouvait contempler par une vitre l'intérieur du cours moyen, où les filles étaient déjà grandes.
Au bout du couloir d'entrée on débouchait sur une longue galerie sur laquelle donnaient les deux portes du cours moyen et du cours préparatoire et celle du bureau directorial où siégeait Mlle Ravaud;
De cette galerie, descendait l'escalier raide qui menait à la cour de récréation.
Toulon étant construit sur une pente, la gare toute proche était située, plus haut que l'école, et la cour de récré, beaucoup plus bas que l'entrée, avait l'air d'un grand puits carré bordé de hauts murs.
Guy allait au cours préparatoire et nous nous séparions sur la galerie.
Pour des raisons de culottes, j'étais contente de voir qu'il n'était pas loin des cabinets et saurait tout de suite les trouver.
J'allais au cours élémentaire qui était tout en bas et donnait sur la cour.
C'est tout en bas aussi que se trouvaient le cours supérieur, la cloche et l'unique lavabo de l'école., qui fournissait l'eau pour les écorchures de la récré..
Il y avait donc quatre classes, chacune comprenant deux divisions.
Toutes les maîtresses, y compris la directrice, étaient des "vieilles filles".
Elles portaient de longues jupes, qu'elles changeaient rarement (Ma cousine Francette qui fréquentait une autre école religieuse, me disait que, dans la sienne, l'odeur des vieilles jupes dominait celle des cabinets).
Les jupes descendaient aux chevilles et même un peu plus bas.
Au-dessus de la jupe, une blouse à plis et col montant.
Le cou était enfermé dans une dentelle à armatures dont les baleines touchaient les oreilles. On appelait cela une guimpe.
En été, ma tante faisait dire à Mamie que ma robe était trop décolletée, et qu'il fallait me mettre une guimpe.
Je n'avais pas encore neuf ans et Mamie s'indignait.
Moi, je ne comprenais rien aux moeurs des grandes personnes.
Chacune des maîtresses portait un petit chignon au sommet du crâne.
Sur la blouse, entre la guimpe et la jupe, pendaient quelques chaînettes ornées de médailles et de croix.
Une grosse montre se logeait dans la ceinture de la jupe..
Papa avait choisi pour nous cette école, parce que notre Tante Eveline enseignait là.
Il pensait que la présence d'une personne de la famille adoucirait le choc de la première rentrée.
Et aussi, je crois, parce que, en qualité de neveux d'une maîtresse , on ne nous faisait pas payer très cher.
Peut-être même étions-nous admis gratuitement.
Je ne sais pas.
Le choc de la rentrée n'a pas été trop dur pour nous.
Papa nous avait tant parlé de ce qu'on faisait à l'école, que nous étions très heureux d'y aller. Enfin nous allions rencontrer d'autres enfants, et apprendre ce qu'ils apprenaient..
A la récré, je voyais bien que Guy était content, il s'était mis tout de suite à jouer avec les autres, et même il avait acquis un certain prestige avec sa balle qui bondissait tellement haut. Sa maîtresse, Mlle Chevet, ressemblait un peu à Maman et ne l'intimidait pas..
Papa nous a appris le chemin à suivre pour aller à l'école et pour en revenir.
Ce n'a pas été sans mal.
Si l'on me disait "à droite", je tournais à gauche.
Je ne savais même pas reconnaître la porte de notre immeuble et, plus d'une fois, j'ai eu peur en voyant que notre nom avait disparu des boîtes aux lettres de l'entrée.
Je m'étais simplement trompée de maison.
Quelquefois ma tante me raccompagnait jusqu'à notre rue.
Elle m'observait du trottoir d'en face, puis, voyant que j'allais encore me tromper de maison, elle courait me rattraper, me secouait comme un prunier, en me traitant de "nigaude".
C'est elle qui m'a appris ce mot. et celui de "gourde".
Bref, j'étais de plus en plus paralysée de honte.
Tout de même, dès que j'avais compris qu'il fallait, autant que possible, écouter ce que la maîtresse dictait, j'avais souvent "zérofote" et 10 en orthographe.
Cela aurait dû me remonter le moral, mais c'était le contraire.
La plupart des autres filles de la classe n'avaient pas 10, et j'aurais voulu être comme elles.
Nous étions entrés à l'école St Louis juste après Pâques l925.
J'étais au cours élémentaire, lère année (CE1, dit-on à présent).
Après les premiers jours, où j'avais cru pouvoir rêvasser en travaillant, comme à Benauges, j'ai pris sans trop de peine le rythme de la classe.
Je n'avais pas de difficultés en français, mais j'étais nulle en arithmétique.
Je n'aimais pas le calcul et je l'ai détesté davantage d' année en année, jusqu'aux grandes classes, où l'apparition de l'algèbre, de la géométrie et des charmantes courbes sinusoïdales ou autres m'a réconciliée avec les math.
La période la plus dure a été celle où les trains se croisent ou se dépassent sans dire l'heure, où les baignoires se remplissent à grande vitesse tout en se vidant lentement, etc.
Ces problèmes-là, je n'en serais jamais sortie...
Mamie qui me faisait réciter les règles de grammaire et les autres leçons, capitulait devant les problèmes de ce genre.
Elle repoussait le livre avec mépris en disant: "Demande à ton père!"
Quand papa était là, je recourais donc à lui.
Il résolvait tous ces obscurs problèmes en un rien de temps avec des x et des y, mais aux cours élémentaires on nous interdisait ce moyen, j'ignore pourquoi.
Peut-être parce que les maîtresses ne l'avaient pas appris.
Papa affirmait: " c'est beaucoup plus simple par l'algèbre!".
Je le croyais, en le voyant faire. Il lui fallait deux fois plus de temps avec l'arithmétique, seule autorisée.
J'apprenais sans plaisir l'histoire de France, me demandant toujours à quoi pouvaient bien servir les dates des batailles, qu'il fallait savoir par coeur.
Je préférais la géographie. Il me semble que, très jeune encore, j'aimais dessiner des plans. Les cartes, c'était la même chose, et j'aimais imaginer leurs paysages.
Je n'aimais pas du tout l'instruction civique et j'apprenais le catéchisme, parce que Papa y tenait, et qu'une certaine communion solennelle me guettait à l'horizon, je le savais par mes cousines.
Mais j'avais en horreur les exercices de piété auxquels on nous obligeait.
Chaque samedi, la maîtresse nous distribuait des feuilles roses, ornées au recto d'un quadrillage pareil à celui des mots croisés.
Il y avait sept colonnes pour les sept jours de la semaine, et je ne sais plus combien de rangées horizontales de petits carrés.
Il fallait mettre dans chaque carré, à chaque jour de la semaine, le nombre de nos actes de piété, dont je ne voyais guère le sens., bien qu'on nous l'expliquât souvent: actes de foi, de pénitence, d'adoration, d'humilité, visites au saint Sacrement , et surtout sacrifices.
Venait ensuite une longue série de péchés.
Je m'y perdais un peu, sauf pour l'insolence, qui m'était souvent reprochée par Mamie et Maman, et la gourmandise, parce que j'aimais bien le sucre, et il m'arrivait d'en chiper un morceau dans le placard de la cuisine.
Au verso de la feuille rose, nous devions décrire nos sacrifices et bonnes actions.
Celles qui sembleraient les plus méritoires auraient l'honneur d'être lues par la maîtresse à haute voix, pour édifier nos camarades.
D'après le peu que je savais de l'Evangile, ça ne me semblait pas très conforme à ce que prêchait Jésus.
Est-ce que ce n'était pas çà qu'il reprochait aux Pharisiens?
De toute manière, je n'aimais pas du tout remplir ces feuilles roses.
Mais elles devenaient de plus en plus obligatoires à mesure qu'approchait la date de la Première Communion.
A la mi-juillet l'école se termina .
C'étaient nos premières vraies vacances scolaires, puisque jusqu'ici nous avions toujours été en vacances, sauf moi pendant les rêvasseries de l'Ecole universelle par correspondance. Nous nous demandions ce que nous ferions de ces vacances.
Tous les autres écoliers semblaient avoir des projets spéciaux.
Papa nous déclara que nous irions à la mer le plus souvent possible.
Mamie pinçait les lèvres en cousant pour moi un maillot de bain coupé dans une vieille robe rouge.
Maman en coupait un pour Guy dans un tricot de Papa.
Papa lui-même possédait déjà un vrai maillot noir.
Maman ne semblait pas avoir envie d'entrer dans l'eau.
L'idée d'aller à la mer nous excitait beaucoup.
Je crois que pour la première baignade, nous sommes allés à l'anse Magaud ou Méjean, près du Cap Brun.
Le tram qui passait dans la Rue de la République, devant chez nous, y conduisait directement. Nous n'y étions jamais montés .
Pendant les mois d'été, il avait une remorque à l'air libre, sans vitres ni cloisons, protégée du soleil par quelques rideaux...
On y était délicieusement bien dans le vent de la course.
Au terminus du tram, il fallait prendre un sentier très escarpé qui descendait à la plage entre des rochers couverts d'agaves et de buissons piquants, puis continuer encore un moment en sautant de rocher en rocher par dessus les flaques d'eau de mer.
C'était magnifique.
C'est presque toujours vers le soir que nous allions à la mer, pour avoir moins chaud et moins de monde, et nous apportions un pique-nique, le plus souvent du pain et des sardines.
Tout était bien meilleur à la plage qu'à la maison.
Papa entreprit de nous apprendre à nager...
D'abord à faire la planche.
Guy comprit tout de suite, il flottait sans effort et, quand Papa voulut lui apprendre la brasse, il n'eut pas même à la lui montrer deux fois.
Moi, j'étais raide et lourde comme une pierre.
Sûre de ne pouvoir flotter, je coulais tout de suite, et après avoir bu plusieurs tasses, je n'ai plus voulu essayer.
J'étais vraiment trop nigaude.
J'admirais Guy qui nageait comme si c'était naturel. Papa n'a jamais réussi à m'apprendre le petit coup de reins tout simple, qu'il faut donner pour se maintenir sur l'eau.
J'étais tout de suite dessous , je m'étouffais, et je crois bien que c'est ma propre fille, qui, beaucoup plus tard, m'a appris à nager pour de bon...
En revanche, dès que l'on m'a prêté des lunettes et un tuba, j'ai su nager sous l'eau et j'y ai pris beaucoup de plaisir.
On est si bien sous la surface et la lumière a de si belles couleurs.
Dommage qu'il y ait les poulpes.
La première fois que l'un d'eux m'a enlacé un mollet, je me sus crue perdue.
Papa m'a délivrée du monstre, l'a retourné comme une chaussette, et le lendemain nous l'avons mangé