Benauge (Suite2)

Publié le par charles maurel

Mamie s'efforçait de m'apprendre à lire.

Pendant longtemps, me semble-t-il, je n'ai pas vu le rapport entre les syllabes, que je devais patiemment épeler et les histoires que j'aurais voulu savoir lire.

Un soir où nous découpions des catalogues et de vieux journaux sur le parquet du salon, j'ai tout à coup vu le mot MADAME.

C'était le nom du journal que Maman et Mamie recevaient toutes les semaines.

J'ai mis le doigt sur ce mot et l'ai montré à Guy: "Regarde!   ce mot c'est "Madame"! 

Je sais lire, je sais lire!

Je vais pouvoir te lire toutes les histoires!

" Nous courons à la cuisine: "Je sais lire!" et Guy clame aussi fort que moi: "Linette sait lire"!  "C'est bien , dit Mamie, nous allons t'abonner à la "Semaine de Suzette".

De  tous les  journaux, de tous les catalogues surgissaient désormais des foules de mots que mes yeux photographiaient immédiatement.

Mais à ma grande surprise ce n'étaient pas des mots d'histoires. "patron", "maille anglaise", "recette", "jupe en forme", quel rapport avec les vraies histoires?

Ces mots ne voulaient rien dire.

On m'assura qu'il y avait de vraies histoires dans la Semaine de Suzette, et que je recevrais bientôt mon premier numéro

Mais je ne pouvais pas attendre!

Il devait bien exister des livres dans la maison.

Je suis montée sur une chaise dans le salon,  et j'ai vu toute une série de livres, qui s'appelaient tous "Lisez-moi bleu"

C'était ce que Maman lisait avant de se marier avec Papa.

Depuis, évidemment, elle n'avait plus le temps.

J'ai tiré prudemment un de ces.  livres; je l'ai ouvert au hasard: et je suis tombée sur ce texte écrit en vers: "Sept heures et demie, on dîne - Grand dîner cérémonieux -Suzon se trouve sa voisine - Et baisse chastement les yeux..."

Je n'y comprenais rien, sinon qu'on dînait à sept heures et demie.

Mais enfin les vraies histoires, où étaient-elles? 

Papa me promit que j'en trouverais dans la Semaine de Suzette.

Et c'était vrai!

Dans le premier numéro qui arriva à Benauges, un feuilleton commençait, qui s'intitulait "Le mystère du vieux donjon".

Et c'était une vraie histoire, presque aussi belle que celles que Papa nous racontait le soir. Dans le vieux donjon, vivait une petite fille, gardée par trois Hindous qui l'avaient enlevée à ses parents. Ils s'appelaient Saadi, Haroudi, Hadja. 

Ils ne maltraitaient pas la petite fille, et dès le premier numéro, je tombai amoureuse du plus ténébreux de ces trois bandits, le nommé Haroudi, qui portait un gros turban  et une barbe noire.

Je lisais  le Vieux  Donjon à Guy, chaque semaine.

Je le relisais plusieurs fois pour le plaisir.

Et puis je brodais sur l'épisode et je lui inventais une suite plus ou moins fantaisiste.

Comme nous n'aimions pas rester longtemps immobiles, je racontais à Guy le futur épisode en sautant d'un pied sur l'autre autour de la table du salon,  il me suivait en sautillant de la même façon, si habituelle aux petits enfants, et  réclamait dès que je me taisais: "et alors? et après? qu'est-ce qui arrive après?"

Je suis restée longtemps amoureuse de Haroudi, je l'étais encore quand nous avons emménagé à Toulon et cela m'a valu quelques moments d'extrême honte.

Mamie m'avait prêté un bébé de Celluloïd qu'elle gardait dans un placard depuis longtemps, peut-être depuis l'enfance de Maman, car il avait pris un teint jaunâtre, elle m'avait dit qu'il s'appelait Roland.

Moi, dans le secret de mon coeur, je l'avais baptisé Haroudi.

Un jour, n'arrivant pas à nouer la brassière de ce poupon, j'ai imploré le secours de Mamie, et j'ai dit: "s'il te plaît, aide-moi à attacher la brassière de Haroudi..."

- "Comment? qu'est-ce que tu racontes? Ce poupon s'appelle Roland.". 

La honte m'est montée au coeur avec l'envie de mourir.

Je n'ai plus jamais joué avec Roland-Haroudi en présence de Mamie.

Dès que jai su lire, Mamie a écrit à l'Ecole universelle par correspondance, afin que je puisse apprendre à la maison tout ce que les petits Français apprenaient à l'école.

C'est aussi par correspondance que Maman, interdite d'école par crainte des poux et autres contagions, avait acquis le peu d'instruction qu'elle avait.

Elle avait cessé d'étudier au moment de son mariage.

Mamie commanda aussi à l'Ecole universelle, les cours correspondant au niveau de Maman. De sorte que, d'un jour à l'autre, je me trouvai immobilisée toute la matinée devant la table du salon pour des dictées, des calculs, des rédactions et des leçons, qui ne m'intéressaient absolument pas.

Et de plus Maman travaillait à la même table que moi, avec des gestes de fureur et de dégoût qui me faisaient peur.

Je me demandais pourquoi Mamie la forçait à travailler, puisque Maman était une grande personne et n'avait visiblement aucune envie d'étudier quoi que ce fût.

Les mouvements d'humeur de Maman sur ses devoirs me choquaient.

Pourtant moi non plus  je ne les aimais guère.

J'espérais en vain qu'il y aurait un jour quelque chose d'intéressant à apprendre, mais cela n'arrivait pas.

L'Ecole me mettait de bonnes notes, ce qui ne changeait rien.

Il me tardait de retourner jouer avec Guy ou lui raconter des histoires.

Lui, malgré l'interdiction de Mamie, venait de temps en temps voir si j'avais bientôt fini.

Mais Mamie le chassait vite et sévèrement.

Il y avait depuis quelque temps une grande agitation dans la maison.

Papa était revenu du Havre pour un congé.

Maman semblait un peu malade et plus coléreuse que jamais.

Mamie courait derrière elle en la suppliant de ne pas s'énerver.

Puis, brusquement, un soir, Papa nous annonce qu'il nous emmène à Boissirette, chez Madame Lotte.

"Mais pourquoi?"

-  "Parce qu'elle vous a invités pour ce soir, vous allez bien vous amuser, vous verrez!"

- "Mais les parents ne viennent pas avec nous?"

- "Non,  j'irai vous chercher tout à l'heure. Ne craignez rien".

Facile à dire: c'était la première fois qu'on nous emmenait chez  les voisins - assez lointains, il fallait traverser le pré et un grand bois de chênes - et que les parents ne venaient pas.

Monsieur et Mme Lotte nous attendaient, semble-t-il, mais poussèrent quelques exclamations que nous ne pouvions pas comprendre, et Papa s'en alla tout de suite, en se dépêchant. Monsieur Lotte prit  Guy par la main, l'assit sur une chaise devant la table, et sortit d'un tiroir une boîte de dominos.

Nous ne savions pas  y jouer, Guy ne savait pas encore compter les points. Monsieur Lotte aligna les dominos verticalement, et nous montra comment on peut renverser toute la file, en touchant d'une chiquenaude, le premier ou le dernier des dominos.

Il nous montra une série de petits trucs que nous ne connaissions pas.

Mais de temps en temps, Guy me prenait la main sous la table, et je voyais qu'il avait la moue de quand on va pleurer.

Je me disais: "je suis l'aînée,  il ne faut pas que je pleure, autrement Guy va pleurer."

Mais j'avais peur.

Nous n'avions jamais été abandonnés tout seuls, le soir, chez des gens à peu près inconnus. Nous avions rencontré les Lotte quelquefois le dimanche, quand les parents venaient goûter chez eux à Boissirette et bavarder avec les Bissière qui habitaient là aussi.

Monsieur Bissière était peintre et sa femme pilait sur une table la poudre dont il faisait sa peinture.

C'est Bissière qui m'avait emmenée avec Mamie sur un châssis de voiture, chez le docteur de Salviac pour me recoudre le doigt le jour de l'extracteur.

Mais jamais nous n'étions restés seuls le soir  à Boissirette.

Et dehors il faisait déjà nuit.

Je me poussais devant la fenêtre sans rideaux pour que Guy ne s'en aperçoive pas. 

La soirée dura très longtemps.

Enfin Papa surgit, splendide et l'air joyeux:

"Vous avez  une petite soeur" nous dit-il en riant de plaisir, tandis que Guy s'agrippait à son cou.

 

 

  Benauges4 - 1

 


"Une petite soeur? mais qui l'a apportée? comment est-elle? comment s'appelle-t-elle? " -  "Nous l'avions commandée", dit Papa.. "Commandée chez Félix Potin?" (C'est toujours là que les parents commandaient le sucre et les sardines). "Non, nous l'avons commandée au Bon Marché", dit Papa...

Eh oui! Même lui, même Papa nous racontait des mensonges; les mêmes peut-être qu'on lui avait dits quand il était petit.

Et il était le quatrième ou le cinquième d'une famille de huit  enfants! Ou  alors, obéissait-il à un ordre de Mamie?.

Le trajet du retour fut magnifique. Papa portait Guy à califourchons sur ses épaules et me tenait par la main.

Je levais la tête pour lui parler, et, pour la première fois peut-être, car nous étions rarement dehors si tard, je voyais toutes les étoiles du ciel.

Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau, je voulais demander à Papa de m'expliquer encore une fois les étoiles, mais ce soir-là, il ne voulait parler que de la petite soeur. Je marchai, les yeux au ciel, jusqu'à la maison.

La petite soeur nous apparut trop petite dans la bercelonnette, l'ancien berceau de Guy.

On l'avait fixé avec du fil de fer pour qu'on ne puisse pas le balancer.

D'après Mamie,  si l'on berçait un bébé, il deviendrait forcément capricieux et méchant.

Il me semblait à moi que le seul danger était de balancer le bébé trop fort et de le projeter, sans le vouloir, jusqu'au plafond.

Avant de devenir, un peu malgré nous, notre souffre-douleur, la petite soeur ne présentait pour le moment pas beaucoup d'intérêt.

On l'avait appelée Geneviève.

Donc nous devions l'appeler Ginette .

"Mais pourquoi?"-

"Parce que." -

"Parce que quoi?"-

"Tu vois bien,  toi tu t'appelles Micheline, alors on t'appelle Linette.

Tu ne comprends donc rien?".

Non, hélas, rien de rien,  et surtout rien du raisonnement subtil de Mamie.

Maman restait couchée toute la journée, ce qui n'était jamais arrivé.

On nous disait que c'était pour laisser monter le lait, qui venait normalement dès que l'on avait un nouveau bébé.

Quand le lait montait dans la casserole, il avait coutume de déborder et toute la cuisine sentait le lait brûlé,  ce qui en général suscitait des clameurs et parfois des fessées...

Toute cette ambiance nous semblait un peu bizarre, nous nous inquiétions parfois, mais en somme nous avions plutôt du bon temps.

Depuis que Maman restait couchée, Mamie s'occupait beaucoup plus d'elle et beaucoup moins de nous, ce qui nous laissait une agréable liberté. 

Papa  savait comment  trouver les truffes dans les bois.

Mamie et Maman étant retenues à la maison, il nous emmenait chercher les truffes avec lui. Quel immense plaisir c'était pour nous!

Pour les truffes, il se faisait accompagner de la chienne Mascotte, en général chargée d'écarter les renards des poulaillers.

Je ne sais pas si Mascotte était à nous ou si un paysan l'avait prêtée à Papa.

Elle flairait quelquefois les truffes avant lui.

Papa nous expliquait comment on peut les trouver sans avoir de chien, mais je n'ai jamais tout compris.

Quelle bonne odeur dégageait la terre que Papa creusait au pied des chênes, quand il avait deviné l'emplacement souterrain d'une grappe de truffes.

Jamais il ne les ramassait toutes.

Il fallait en laisser une avec ses fils blancs pour être sûr d'en retrouver l'année suivante.

Je vois encore le plat de truffes qui fumaient sur la table.

Nous  avions plus souvent des truffes que des pommes de terre, parce que c'était gratuit, et c'était délicieux.

Un jour en cherchant les truffes sans Mascotte, nous avons rencontré une maman sanglier avec toute une file de petits.

Papa  nous a fait signe de ne pas bouger et leur a parlé doucement.

Nous n'avons même pas eu l'idée d'avoir peur.

C'était si beau à voir!

Papa retourna au Havre.

La petite soeur grandissait.

Elle était souvent malade.

Elle toussait, elle avait des rhumes, des bronchites, des tas de maladies.

Quand elle eut un an, elle commença à marcher.

Un jour très  froid, nous étions réunis dans la chambre des parents autour de l'unique  cheminée qui fonctionnait l'après-midi.

Mamie et Maman  cousaient ou tricotaient  comme d'habitude et nous nous amusions ensemble tous les deux à l'écart, quand la petite soeur qui marchait à  petits pas branlants, tomba, et resta sur le parquet en s'agitant bizarrement.

Elle avait les yeux blancs.

Maman s'élança vers elle avec de grands cris: "elle a des convulsions, des convulsions!" - Mamie la prit sur ses genoux et expédia Maman chercher de l'eau froide à la cuisine.

Maman courait, échevelée  en nous criant: "C'est votre faute, c'est vous qui l'avez fait tomber, c'est vous qui l'avez tuée!

Ah! je deviens folle, je deviens folle!"

Nous deux, terrifiés, nous ne savions où nous cacher.

Nous  n'avions pas poussé la petite soeur, nous ne l'avions même pas touchée, elle était tombée toute seule.

Mais Maman criait que nous l'avions tuée.

J'ai serré Guy contre moi et j'ai enroulé autour de nous le long rideau épais de la fenêtre..

Nous tremblions de tout notre désespoir.

Puisque Maman le disait, c'était peut-être vrai?  nous avions tué la petite soeur!

Plus jamais nous n'oserions sortir du rideau et nous montrer!

La petite soeur guérit pourtant, mais nous n'osions presque plus nous en approcher, de peur de la tuer en la regardant...
Car enfin, les grandes personnes ne comprennent pas ces choses-là, mais c'est très dur pour des enfants de s'entendre dire qu'ils ont tué leur petite soeur quand ce n'est pas vrai.
Il  leur en reste toujours un poids sur le coeur..
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Publié dans Micheline MAUREL

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