Benauges (Suite)

Publié le par charles maurel

Il recevait aussi des feuilles de cours qu'il étudiait.

Je crois que dès ses débuts de "gentleman-farmer" il avait compris que, malgré les ordres de Mamie, ce n'était pas du tout .sa vocation.

Il semblait vraiment être fait pour le métier dans lequel il avait  débuté, le télégraphe, ou mieux tout ce qu'on appelle à présent les télécommunications. 

En plus, il composait des chansons à la gloire de la campagne et des paysans, et les chantait en s'accompagnant au piano.

Alors, Mamie pinçait les lèvres  et s'agitait nerveusement.


Maman

Maman accompagnait parfois au violon les chansons de Papa.

Elle avait appris le violon auprès de Darius Milhaud, mais ne l'avait pas travaillé assez longtemps.

A Benauges, elle a bientôt cessé d'en jouer.

Mais souvent elle chantait en travaillant.

Mamie l'y autorisait.

J'ai une ou deux fois essayé de chanter aussi.

Mais Mamie m'a fait taire en me disant que je chantais faux sur un ton si rude que je n'ai plus jamais essayé.

Je me demande si l'on nous a vraiment élevés.

On nous a grondés,  punis, frappés, giflés et surtout fessés, en abondance.

Mais c'est tout.     

Et la plupart du temps, nous ne savions pas pourquoi on nous grondait.


Pourquoi? Parceque

Nous demandions "Pourquoi?"

Et l'on nous répondait: "Parce que." 

Parce que, sans rien d'autre.

Jusqu'à l'âge de neuf ans, où je suis enfin entrée à l'école,  j'ai toujours cru que "parce que" tout seul était la réponse normale aux pourquoi.

J'ai supposé que les parents, surtout les femmes, ne connaissaient tout simplement pas d'autre réponse.

Mamie allait parfois jusqu'à préciser: "parce que ça ne se fait pas."

Réponse exaspérante.

Si ça ne se faisait pas, justement il fallait peut-être le faire, ou du moins essayer? 

Oh! que ces réponses me gênaient  donc! il m'a fallu longtemps pour comprendre que, du temps de Mamie et Maman et dans le milieu qui était le leur, on vivait de conformisme,  de  mots répétés et de phrases vides.

On ne se posait pas de questions, on n'était jamais dans la lune.

Papa répondait très différemment à nos questions quand il n'était pas plongé dans quelque rêverie et voulait bien nous écouter.


Papa

Papa nous  apprenait ce que nous lui demandions, il nous renseignait et c'était bien plus intéressant.

En plus, c'était exact. Il nous expliquait l'orage et l'arc- en-ciel,  il nous décrivait les moeurs des abeilles, car il avait une dizaine de ruches, sous un rucher, dans le fond du jardin.

Bavarder avec Papa, c'était merveilleux, mais  quand il était dans la lune, nous ne savions pas comment le rejoindre. Il se racontait peut-être à lui-même des histoires  qui n'étaient pas pour nous.

Mais il savait aussi nous en raconter et nous  emmener avec lui dans les steppes de l'Asie, les déserts de l'Afrique et les grandes plaines de l'Amérique où galopaient les bisons.

Il nous contait "Sans famille"," Michel Strogoff",  "les Mohicans" et bien d'autres.

Il  y  avait souvent des loups dans ces histoires, des meutes de loups....

Je crois que Papa les amenait surtout pour le plaisir de nous serrer tous les deux sur son coeur dans les moments qui faisaient peur.

Les histoires s'écoutaient toujours sur les genoux de Papa.

C'était le soir dans le salon, Mamie et Maman cousaient ou tricotaient près de la cheminée.

Je goûtais le bonheur de l'histoire et de l'affection de Papa.

Mais peu à peu je sentais dans mon dos monter la colère et  l'agacement de Mamie.

Elle ne supportait pas de me voir longtemps sur les genoux de Papa.

Alors brusquement elle m'appelait pour que je fasse ma broderie au point de croix ou que je rabâche le "ba-be-bi-bo-bu" tout aussi ennuyeux, car ce petit manuel n'avait aucun rapport avec les vrais livres que j'avais hâte de déchiffrer.

Le point de croix, le macramé, la dentelle aux fuseaux, pourquoi voulait-on que j'apprenne tout cela qui ne m'intéressait en rien?

Maman l'avait appris, paraît-il, et je devais l'apprendre "pour occuper mes après-midi".

Mais je n'avais pas besoin de les occuper, vraiment pas!. 

Il y avait Guy et,  nous deux, nous ne savions pas comment on fait pour s'ennuyer.

Il y avait toujours des expériences à faire, des recoins à découvrir, des mystères à explorer, des jeux à essayer.


"Nous deux" et la première neige

Un jour, il neigeait. 

Nous deux le nez collé aux vitres des portes-fenêtres, nous regardions, éblouis et stupéfaits par la   transformation du paysage.

Nous voulions toucher cette chose étrange que les parents appelaient  "neige" et que nous n'avions jamais vue.

Mais pas question d'ouvrir et de sortir!...

Papa, l'air innocent, nous entraîne en douce dans le corridor du cabinet noir. Il y a là une porte qu'on n'ouvre jamais, qui donne sur la terrasse, et qui a l'avantage d'être loin de la cuisine où sévissent Mamie et Maman.

Il l'ouvre, et la neige sur la terrasse nous apparaît, toute fraîche et vraie, sans rien entre elle et nous.

Celle qui tombe et celle qui est déjà sur le sol.

"Attention", dit Papa, "ne mettez pas les pieds dehors!"

Nous  regardons, muets de stupeur  et d'émerveillement. "Dès que je trouverai une loupe, dit Papa, je vous montrerai les flocons en détail.

Chacun est comme une étoile".

Nous en déduisons que la neige vient des étoiles et nous voudrions tout savoir.

Mais déjà Papa referme la porte , nous demande de ne pas dire aux autres parents ce qu'il nous a montré, et nous ramène à la cuisine où il fait plus chaud.

Nous deux nous réussissons à ne pas en parler.

Mais quelques minutes plus tard, nous avons pris une grave décision.

On ne veut pas nous laisser sortir dans la neige.

Bon. Nous apporterons la neige dans la maison, pour l'examiner, pour en avoir avec nous. Papa a dû repartir  pour son atelier au-dessus des douves, Mamie et Maman font cuire des choses dans la cuisine.

Nous allons dans le corridor, nous avons pris un vieux journal, nous réussissons à ouvrir la porte, et vite nous entassons de la neige sur le vieux journal, nous l'enveloppons, nous l'apportons au salon où il n'y a personne.

Nous la cachons dans le placard  près de la cheminée.

Et nous sommes très heureux: "Nous avons de la neige pour nous à la maison!".

Le soir, Maman accroupie devant la cheminée essaye de ranimer la braise. Soudain, elle pousse un cri: "Qu'est-ce qui coule du placard?"

Tout intrigués, nous nous précipitons pour voir.

Maman a déjà ouvert la porte, elle trouve un vieux journal trempé, elle se jette sur nous, elle frappe comme toujours, et, comme toujours, nous n'y comprenons rien.

Où est passée notre neige? 

Pourquoi nous frappe-t-on?


Tristesse quand Papa partait

Il y avait les jours où Papa s'en allait...

Il partait pour le Havre ,  très loin.

Nous avions parfois la permission de l'accompagner avec Maman, jusqu'à l'autobus  de Gourdon.

Au bout d'un long chemin en pente, Papa nous embrassait, montait dans l'autobus, et l'autobus partait.

Maman le regardait longtemps, aussi longtemps qu'elle pouvait le voir, et elle éclatait en sanglots.

Bouleversés,  nous pleurions aussi tous les deux.

Et nous remontions vers Benauges en pleurant.

Le chemin était long et dur.

Arrivée à la maison, Maman courait s'enfermer dans sa chambre.

Mamie courait derrière Maman pour la consoler.

Nous deux, nous savions qu'elle ne pourrait pas, mais nous avions assez à faire avec nos larmes,  nos nez qui coulaient et les sanglots qui nous étouffaient.

Nous nous blottissions bien serrés dans un coin du canapé, pleins de chagrin et d'épouvante. Mamie reparaissait, furieuse, elle  grondait contre notre sottise, elle  ouvrait un placard, posait sur mes genoux un livre épais, rouge, aux pages dorées, et disait d'une voix mécontente: "Tiens, console ton frère!"

Elle disait toujours "ton frère" pour me parler de Guy.

J'ouvrais le gros livre.

Je le connaissais déjà: c'était le "livre des laids messieurs".

Autrement dit, un ouvrage sur les armures des guerriers du Moyen Age et de la Renaissance. Toutes ces armures aux visières baissées étaient pour nous des bonshommes ou plutôt des  "laids messieurs".

Ce livre n'apparaissait que les jours où Papa s'en allait et  où personne ne pouvait consoler Guy.

J'essayais donc vainement de le distraire en lui montrant les dessins et les photos d'armures, en lui racontant une histoire à propos de chaque image.

C'était apparemment le seul livre qu'on pouvait me prêter un moment pour "consoler mon frère".

On ne nous expliquait jamais pourquoi Papa s'en allait.

Ou s'il nous l'a dit lui-même, nous le comprenions mal et nous devions le lui redemander à chacune de ses visites.

Papa s'en allait au Havre pour suivre des stages de perfectionnement.

Puis on l'avait nommé là-bas pour un an ou deux. Tout cela parce que le métier de "gentleman farmer", si cher à Mamie et si noble, ne lui convenait pas.

Il ne gagnait  rien avec les poules, les abeilles et les chansons paysannes.

Il voulait retourner au télégraphe ou enfin aux PTT.

Et il y avait toujours des choses nouvelles à étudier..

Le temps était dur avec Mamie et Maman, l'air étouffant et le soleil voilé.

La bouillie de farine avait encore plus de grumeaux que d'habitude.

Papa n'était pas là pour la recherche des truffes.

Et parfois il n'y avait que du pain et du lait pendant plusieurs jours.


Lequel des trois préférions nous? Mamie? Maman ou Papa?

En ce temps-là, tables et chaises étant trop hautes, nous vivions surtout à même le sol.

Dalles de la cuisine ou de la terrasse, parquet du salon, terre sèche du jardin.

Nous découpions des catalogues, nous dessinions et nous parlions.

Un  thème de conversation revenait souvent: "Des trois parents lequel préfères-tu?"

-Moi,  je préfère Maman, disait Guy.

Et je préfère aussi Papa.

Toi, je suis sûr que tu vas dire Mamie.

- Non, je préfère Papa, surtout quand il est là.

Et quand il s'en va, je préfère personne.

- Si. Tu préfères Mamie.

Tu es toujours avec elle quand tu es seule.

Et puis, elle te défend  toujours contre moi.

Elle ne t'enferme pas.

Elle ne te frappe pas si souvent que Maman.

- C'est vrai qu'elle me défend.

Mais ce n'est pas juste quand c'est moi qui ai fait la sottise.

Et puis, elle me gronde tout le temps.

Elle n'est jamais contente.

Je préfère Papa.

- Mais quand Papa n'est pas là, tu préfères Mamie!

- Je préfère Mamie quand  Maman me poursuit pour me battre.

Mais Mamie me gronde tout le temps.

Pour rien.

Pour tout.

- Tu aimes combien, Mamie?

- Je ne sais pas

- C'est elle qui te coiffe tous les jours.

- Elle me tire les cheveux... Il faut rester sans bouger...

Après le thème de la préférence, venait celui de l'utilité:

- Les trois parents, à quoi ils servent?

-  Ben... à faire la cuisine...

- Mais Papa, alors? il ne sert à rien?... Pourtant, nous deux on l'aime! Et Maman pleure quand il n'est pas là!

- Il sert à beaucoup de choses, j'en suis sûre. Il nous raconte des histoires... Il soigne les poules, les poussins, les abeilles...

Il t'a emmené une fois à Marminiac, sur sa bécane, tu te rappelles? 

- Et quand il est là, on est bien.

On a moins peur. Il nous tient chaud.

- Il nous aime tous les deux, lui.

Et nous deux on l'aime. Il nous sert à aimer.

- Oui, c'est vrai, Papa, il sert à nous aimer.

Nous parlions très souvent des trois parents.

Ils étaient pour nous à peu près les seuls représentants du genre humain.

Après "lequel préfères-tu?" et "à quoi ils servent", le thème le plus fréquent était celui-ci: "Des trois parents, qui est le chef?"

En général, c'est Guy qui posait la question..

Je lui répondais:

-  Mamie, bien sûr.

Je savais déjà que Guy ne serait pas content.

Mais que dire d'autre?

- Non! Le chef, c'est un homme.

Le chef, c'est Papa!.

C'est lui qui m'emmène chercher les oeufs au poulailler.

C'est Papa qui nous emmène à la chasse aux truffes.

Guy avait raison.

C'est Papa qui était le chef hors de la maison

Mais c'est sûrement Mamie qui a eu l'idée d'accueillir des hôtes payants.

Le Quercy était très aimé des peintres anglais.

Ce sont donc des peintres anglais qui venaient prendre leurs repas à la "gentilhommière". Certains couchaient à l'annexe qui s'appelait la Jeanne d'Arc. 

Nous avions par exemple Monsieur Hill et Mr Flight.

Hill était très grand et lisse avec beaucoup de  dents en or.

Mr Flight était petit, brun de peau, de cheveux et de moustache.

Il ressemblait un peu à Papa et c'est pourquoi peut-être j'étais amoureuse de lui.

Sans savoir ce que voulait dire être amoureuse,  je le couvais des yeux à table et je rêvais à lui.

Un jour, dans le jardin, je suis restée frappée de stupeur ou plutôt d'extase, devant un rosier à fleurs rouge sombre.

Le soleil se couchait et ses rayons traversaient les pétales rouges devenus translucides.

Je n'avais jamais eu un tel sentiment de beauté.

L'air flamboyait tout autour du rosier.

Que pouvais-je faire? J

'ai cueilli une de ces merveilleuses roses pleines de soleil et, sans faire de bruit, je suis allée à la salle à manger déposer cette rose sur l'assiette de Monsieur Flight.

Quand on m'a appelée pour le dîner, la rose était encore sur l'assiette et je me suis rendu compte d'une chose horrible.

Je ne l'avais mise que pour M. Flight, mais les autres aussi la voyaient, et mon secret était dévoilé.

On riait autour de la table.

Je ne sais ce qui s'est passé ensuite, car je mourais de honte.

Je n'ai  plus osé regarder personne..

Des peintres français venaient aussi chez nous.

Monsieur et Madame Latapie,  prenaient leurs repas chez nous et  couchaient  à la Jeanne d'Arc.

Mme Latapie s'intéressait à nous deux, très gentiment.

Elle nous apportait même de petits jouets.

Elle m'avait offert un tout petit bébé de Celluloïd avec une baignoire bleue, qu'on pouvait vider dans un seau par un  minuscule robinet doré.

Guy avait reçu une balle.

Une balle comme nous n'en avions jamais eu.

Petite et dure, elle bondissait à des hauteurs invraisemblables.

Lancée un peu fort sur les dalles de la terrasse, la voilà qui rebondit jusqu'à la toiture, on ne la voit plus, elle ne redescend pas.

Madame Latapie qui se reposait sur un transatlantique, voit notre stupeur et notre inquiétude. "Elle a dû  rouler dans  la gouttière, nous dit-elle en se levant. Je vais prendre une échelle, je vous la trouverai."

Elle s'en va dans la cuisine, revient avec l'échelle, la dresse contre le mur au-dessus duquel la balle a disparu.

Elle grimpe, elle trouve la balle, nous la lance, et c'est la catastrophe.

Dans le geste qu'elle a fait pour nous relancer la balle, son échelle a glissé.

Mme Latapie tombe, pousse un cri et ne se relève pas.

Les grandes personnes ont accouru en foule.

Nous avons pris la fuite au fond du jardin.

C'est notre faute, nous n'avons plus qu'à attendre les gifles et les fessées.

Mais cette fois, c'était trop grave, 

Mme Latapie n'a pas voulu qu'on nous gronde et pourtant on nous a dit qu'elle est restée paralysée.

Nous ne l'avons plus revue.

Nous a-t-on dit la vérité?

Etait-ce juste pour nous  faire peur et nous faire sentir notre méchanceté? 

Je ne sais pas.

Un jour, Mamie m'a  amenée de force dans la salle à manger, où l'un de nos peintres, Walter Lewino, installait son chevalet,  ses  palettes et ses tubes decouleurs.

Lewino m'a dit de m'asseoir à la grande table et de dessiner ou de faire semblant.

Mamie m'a expliqué qu'il allait faire mon portrait en même temps que  celui de la salle à manger.

"Et Guy alors?"

- "Guy est trop petit, il ne saurait pas  se tenir tranquille."

Oh!  la voix méchante de Mamie quand elle parle de Guy! on dirait qu'elle le déteste.

On a mis un gros coussin sur ma chaise, on m'a donné un livre dur pour y poser mon papier.  Boudeuse et très intimidée par Lewino, je suis incapable de dessiner.

Je trace des lignes ondulées comme si j'écrivais, mais je ne sais pas encore écrire, je n'ose pas  regarder Lewino, je voudrais que ce soit déjà fini.

Ce tableau est accroché au mur de la pièce où j'écris.

 

 

PhotMicheBenauges - 1

La salle à manger exactement comme je m'en souviens.

C'est bien sur cette grande table que j'avais déposé une rose rouge pour Mr Flight. Le  bouquet vert et mauve  dans le pichet de porcelaine blanche a bien été cueilli au lilas de la terrasse.

Et le fauteuil de tapisserie aux couleurs vives est bien un de ceux qui ornaient d'habitude le salon.

Peut-être l'a-t-on mis dans la salle à manger parce qu'il plaisait à Lewino.

Par la porte du fond comme en certains tableaux hollandais on distingue la cuisine, où luisent quelques cuivres, et, à contre-jour, une femme, assise de profil, qui est peut-être une voisine ou Mamie, prête à  bondir au premier plan si je faisais quelque sottise.

J'ai l'air d'écrire ou de dessiner.

Les yeux baissés, écrasée sous mes cheveux trop lourds et  la surveillance que je sens dans la cuisine, je m'ennuie et j'attends le moment de rejoindre Guy.

Benauges ne recevait pas que des étrangers.

Tous les deux ans, débarquaient les cousins de Cochinchine.

Leur mère était la belle-soeur de Mamie et portait le même prénom, Clotilde, Tante Clo.

Son mari, l'oncle Albert, avait un oeil de verre, souvenir d'une guerre ancienne.

Nous guettions le moment où il l'enlèverait, pour voir, mais nous n'en avons jamais eu l'occasion.

Leurs enfants étaient beaucoup plus âgés que nous, sauf  le plus jeune,  qui avait juste mon âge.

Mamie me permettait de jouer avec lui. Il était bien le seul enfant qu'elle autorisait à entrer avec moi dans sa propre chambre.

Ce gamin avait quatre soeurs et vivait toute l'année en climat tropical, mais il ne savait pas comment les filles sont faites.

Quand j'allais m'accroupir innocemment sur la terrasse ou dans la cour, il venait s'accroupir en face de moi et regardait. 

Guy n'avait jamais eu cette curiosité, mais lui, Jean, me le disait sans ambages: "Je  regarde comment les filles sont faites."

- "Tu n'as pas vu tes soeurs?"

- "Bien sûr que non!.

Elles sont toujours habillées ou bien en pension à la Légion d'Honneur!".

Jean ne jouait pas à la balle, à la course,  ni à la lutte.  Il jouait à la dînette, ou à la poupée et Mamie m'ordonnait de jouer avec lui.

C'est uniquement quand il était là que Mamie me prêtait la dînette  en porcelaine, qu'en principe elle avait achetée pour moi.

Elle veillait à ce que Guy ne vienne pas se mêler à nos jeux et je crois d'ailleurs que Guy n'en avait aucune envie.

Il se tenait alors dans le giron de Maman ou de Papa, si celui-ci était à la maison.

Les grandes soeurs de Jean causaient avec les parents.

C'est pendant un séjour des cousins de Cochinchine que jai eu l'un des plus grands étonnements de ma vie...

Il faisait nuit et je devais dormir depuis longtemps, quand je fus réveillée par des cris et des rires, qui semblaient venir du salon.

Un peu effrayée d'abord, j'ai cessé d'avoir peur en entendant les rires.

Les grandes personnes rient rarement aux éclats.

Seraient-elles en train de s'amuser? 

C'était bien improbable, il fallait que j'aille voir.

Sans faire de bruit, j'ai filé le long du couloir, traversé la chambre des parents, où Guy dormait sur son lit de camp, et j'ai écarté un brin la portière de tapisserie.

La stupeur m'a figée.

Même si j'avais voulu remuer, je n'aurais pas pu: Papa, Mamie, Tante Clo, l'Oncle oeil de verre et leurs trois plus grandes filles se tenaient debout sur le canapé, les fauteuils et les chaises du salon.

Les meubles en tapisserie sur lesquels on nous défendait de grimper!

Ils étaient tous debout là-dessus, ils avaient les bras levés, et tout  là haut, juste sous le plafond, les pieds dans le vide, valsait la table du salon!

Ils ne la soutenaient pas par en-dessous.

Ils se dressaient sur la pointe des pieds, les bras levés le plus haut possible, pour garder leurs doigts sur le plateau de la table.

Et ils criaient, et ils grondaient la table, et ils lui ordonnaient de redescendre, par ce que c'était fatigant de se tenir ainsi, et ils riaient!

La table, ironique, valsait là-haut comme pour se moquer d'eux, et j'eus l'impression que dans leurs rires, il y avait aussi un peu de crainte.

Dès que j'ai pu remuer, j'ai relevé le bas de ma chemise de nuit pour courir plus vite jusqu'à mon lit rassurant.

Au moment de partir, j'ai aperçu Maman.

Elle n'était pas avec les autres.

Assise sur une chaise à l'autre bout du salon, elle leur tournait le dos , elle tricotait, mais je sentais qu'elle était mécontente, comme quand Papa voulait ouvrir une fenêtre pendant l'orage.

En repassant devant le lit de Guy, j'ai prié pour que les cris et les rires ne le réveillent pas. Dans mon lit, j'ai serré les paupières pour m'endormir le plus vite possible.

Et plus tard, même à Papa, je n'ai pas osé parlé de ce que j'avais vu.

Ce n'était sûrement pas "une chose pour les enfants". 

Ce n'était pas non plus vraiment effrayant, puisque Papa riait et avait l'air de s'amuser comme les autres.

Il y avait assez de choses effrayantes sans cela.

Les crises cardiaques de Mamie, la toux rauque et les angines blanches de Guy, tous les "mauvais signes" et "porte-malheur" qui épouvantaient Maman: couteaux en croix, sel  renversé, pain à l'envers, cri des oiseaux de nuit,  maladies contagieuses, gourme et poux...

    

Nous n'avions jamais vu de poux et ne savions pas ce que c'était.

Maman semblait également l'ignorer.

Mais maman n'était  jamais allée à l'école, parce que Mamie avait peur qu'elle en attrape. 

Les poux et la gourme (l'impétigo) semblaient dans l'esprit de Mamie inexorablement liés à l'école.

Malheureusement pour nous deux,  quelques enfants du hameau fréquentaient l'école communale de Marminiac, le plus proche village.

C'est pourquoi, nous n'avions pas la permission de les rencontrer.

On nous défendait de tourner le coin du rucher, après lequel commençait la rue.

Mais le gamin Georges, qui devait avoir quelques années de plus que nous, aurait bien voulu nous connaître.

Curiosité réciproque.

Nous au coin du rucher et Georges à quelques mètres dans la rue, nous tentions de faire connaissance.

Il demandait pourquoi on nous interdisait de jouer avec lui.

Nous répondions "c'est à cause de la gourme...

Qu'est-ce que c'est la gourme?"

-" C'est  ce que j'ai sur la figure", répondait Georges, en nous montrant les plaques rouges et brunes qui ornaient son visage.

"C'est pas dangereux, ça tue pas."

- 'Et les poux, qu'est-ce que c'est?"

- "Les poux , c'est des bêtes.

Moi, j'en ai plus, on m'a mis du pétrole"

- "Du pétrole de lampe?"

- "Ben, oui, je crois.".      

Du haut de la terrasse, de puissantes voix nous rappelaient déjà. Et c'est ainsi que se terminaient nos rapports avec les enfants du hameau.

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Publié dans Micheline MAUREL

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