RETOUR à TOULON en TRAIN
RETOUR à TOULON en TRAIN
Papa revint du Havre définitivement.
Il était nommé à Toulon et déjà il était allé là-bas pour y chercher un logement.
Il nous raconta qu'il en avait trouvé un très agréable, avec un balcon sur le port.
Il nous était difficile d'imaginer le port, et encore plus la mer,
Trop jeunes au moment où nous avions quitté Toulon, nous n'en avions gardé aucun souvenir. Papa était tout content de retourner enfin dans son pays, que, disait-il, jamais il n'aurait dû quitter.
Il nous affirma que ce pays était superbe et qu'il y faisait bon vivre toute l'année.
"Il y a de la neige?"
-" Oh non! pas souvent, une fois tous les dix ans peut-être, mais il y a la mer.
Nous vous mènerons à la mer, je vous apprendrai à nager."
- "Voyons, Edouard, vous n'allez pas leur apprendre à nager tout de suite.
Nous ne sommes pas encore au printemps!
Et puis ils sont trop jeunes, ils n'ont jamais été à la mer.
Ils vont attraper froid et se noyer."
-"Mais non, nous attendrons l'été, ils n'auront pas froid".
Papa nous raconta aussi qu'à Toulon il avait deux de ses soeurs et deux de ses frères.
Nous allions connaître plusieurs de nos cousins germains qui avaient à peu près le même âge que nous.
Mamie pinçait déjà les lèvres, elle ne semblait pas aimer beaucoup nos cousins du côté de Papa.
Mais elle avait à Toulon sa propre soeur qui avait deux fils , et nous aurions, de ce côté, des cousins en second, qui étaient beaucoup "mieux".
Je ne voyais pas du tout ce qu'elle voulait dire.
Maman demandait à Papa avec insistance s'il y avait vraiment "l'eau, le gaz et l'électricité" dans le logement qu'il avait trouvé.
Et Papa la rassurait.
Oui, il y avait tout le confort.
Nous, habitués à Benauges, nous ne savions pas de quoi il s'agissait, mais nous étions de plus en plus impatients de savoir.
* * *
Nous occupons tout un compartiment du wagon qui nous emporte loin de Benauges.
Et nous sommes tous là.
Nous, c'est à dire: nous deux, la petite soeur et les trois parents.
C'est la première fois, me semble -t-il, que nous sommes tous ensemble dans un si petit espace.
Il est tout petit, le compartiment, si l'on songe aux pièces immenses de Benauges.
Je regarde avec étonnement ce groupe de gens qu'il me semble voir réunis pour la première fois.
D'habitude nous étions avec Maman et Mamie.
Ou alors avec Papa.
Et le plus souvent, nous étions seulement nous deux.
C'est drôle.
Je ne sais guère mieux qu'alors expliquer ce que je ressentais à ce moment.
"C'est nous tous ensemble.
C'est peut-être ça qu'on appelle la famille".
Je n'avais jamais bien compris.
Dans les histoires, c'est triste d'être sans famille.
Mais c'est vraiment très curieux d'être avec la famille, tous ensemble, dans cette espèce de malle qui cahote et nous ballotte dans la nuit.
Derrière les vitres, il fait noir.
La seule lampe allumée est celle de ce compartiment. Maman essaye de faire dormir Guy près d'elle sur la banquette.
La petite soeur dort sur ses genoux.
Papa est assis tout près de la porte qui donne sur le couloir.
Et maintenant, Mamie veut que je m'allonge et que je dorme sur la banquette, près d'elle.
Elle n'a répondu à aucune de mes questions.
A mes "pourquoi?" elle a répliqué comme toujours "parce que", sans rien de plus.
Papa là-bas près de la porte a l'air tout seul.
Si je me levais pour aller vers lui, je sais trop bien que Mamie m'arrêterait brutalement et me remettrait à ma place.
Mais je sens que Papa est comme moi en ce moment, en train de rêver ou de se poser des questions.
En somme, il me ressemble: il est dans la lune.
Mais ce n'est pas la première fois que je me trouve dans un compartiment de train!
Tout à coup, je nous y revois.
Il n'y avait pas encore la petite soeur, et Guy était tout petit.
Assise à côté de Mamie comme à présent, et ballottée par les cahots comme à présent, je tenais à la main un jouet de caoutchouc, un de ces jouets pour bébés, qui crient quand on les presse.
Ils ont dans le haut du dos ou sous les pieds un petit trou au milieu d'une sorte de bouton-pression qui est un sifflet.
C'était un zouave, habillé de bleu, avec un pantalon bouffant, et, sur la tête, une chéchia rouge. C'est l'Oncle Antoine qui me l'avait donné, je l'appelais Toine, et je l'aimais beaucoup. J'aimais beaucoup aussi faire des expériences.
Mamie me permet de me mettre à genoux sur la banquette pour regarder dehors sans me pencher, le paysage qui file à toute vitesse.
Je me demande ce qui arrivera si je pose Toine dans le vent.
J'ouvre la main, Toine disparaît.
J'appelle: "Toine! Toine est tombé!". Je crie, je pleure, je veux que Toine revienne.
Mamie est très fâchée.
Elle me secoue.
"C'est bien de toi!
Tu avais un jouet, tu l'as jeté!"
"Je ne l'ai pas jeté, je voulais voir! ..."
-"Eh bien, tu as vu!"
Non, justement, je ne l'ai pas vu, je ne comprends pas pourquoi on me gronde. Mamie, furieuse, m'ordonne de m'allonger et de dormir.
"Mais Toine?"
- "Toine, c'est fini, tu ne le verras plus...
Maintenant, tais-toi et dors!"
J'ai donc une fois déjà été dans un train, mais c'était quand?
Où allions nous?
Je ne sais pas, on ne me l'a jamais dit.
Je me réveille avec la merveilleuse illusion d'être bercée.
Bien sûr, c'est le train qui me berce...
On a baissé la lumière, et dehors il fait encore presque nuit.
Pas tout à fait.
En regardant bien par la vitre, je distingue sur le ciel un peu éclairci une ligne dentelée de roseaux ou d'arbres légers, qui se reflète avec le ciel dans un étang d'eau immobile.
Je cours à la vitre du couloir, et je ne comprends pas ce que je vois...
De ce côté, la teinte perlée du ciel se reflète aussi dans de l'eau, mais on ne voit rien d'autre, il n'y a pas de limite, pas de séparation entre le ciel et l'eau, et cette eau ondule doucement. "Est-ce que c'est la mer?"
Il ne fait pas nuit, il ne fait pas jour...
Et tout à coup me vient un mot, que j'ai dû lire dans la Semaine de Suzette ou dans une dictée de l'Ecole universelle: "l'aube"!... ce doit être l'aube sur la mer.
C'est trop beau, c'est trop fantastique, je me précipite dans le compartiment.
Il faut que Guy voie tout cela!
"Petite sotte, tu vas les réveiller.
Couche-toi et dors!"
-"Mais c'est l'aube!"
- "Il est quatre heures du matin, c'est encore l'heure de dormir!"
- " Mais nous deux, nous n'avons jamais vu l'aube!
Il faut que Guy la voie!"
-"Il la verra une autre fois.
Couche-toi et dors".
Pauvre Mamie, pauvres parents, aucun d'eux ne s'est allongé cette nuit, aucun d'eux n'a vraiment dormi, tous les trois ont dans les membres la fatigue du voyage, des bagages, du déménagement.
J'y pense en écrivant ces souvenirs, mais je n'y pensais sûrement pas, dans cette aube de mars l925, alors que le train roulait entre les étangs et la Méditerranée endormie.
Etait-ce notre faute si nous ne pouvions imaginer ce que ressentaient les parents?
Il y avait un monde entre eux et nous.
Et peu de passerelles.