Voyage au MAROC

Publié le par charles maurel

  Pour caractériser Micheline, le poème et les Mémoires ci après pourrait en donner une idée:

 
C'est d'abord un poème adressé à notre Oncle Joseph, curé, le plus petit des Frères et soeurs de notre père Edouard MAUREL

Le Voyage au Maroc (1935)


Dédié à Ton Jo

 

201 - 2

 


Ton permis de conduire était vieux de huit jours

Ta voiture d'occasion,

Et tu n'avais jamais dans tes plus longs parcours

Dépassé l'octroi de Toulon.

 

Qu'importe? Un beau matin tu vins chercher mon frère,

Je sanglotai si fort que tu me pris aussi,

Nous baisâmes au front nos pères et nos mères,

Criâmes "au Maroc!" et nous voilà partis!

 

Ton Jo, te souviens-tu des premières journées?

Ta voiture avalant la Camargue et la Crau,

Et puis le Languedoc aux lagunes salées

Où tremblait, délicat, le reflet des roseaux

 

La brume sur les près de Martres Tolosane

Ta messe à Montréjeau,

Puis les premiers accrocs et la première panne,

La route Saint-Christau !

 

Oloron, Oloron, dans ta sombre vallée

Nous peinâmes longtemps sur le carburateur,

Après avoir prié la Vierge immaculée

De Lourdes avec ferveur.

 

Hendaye, Hendaye enfin! Et la conscience pure

Nous franchissons la douane et la frontière est là:

"A nous, monts d'Aragon, Castille, Estramadure!"

Notre engin s'élança... mais trop ému cala

 

Sur la Bidassoa!

 

Des pays mitoyens les douaniers accoururent,

Et les Français poussant, les Espagnols tirant,

L'Espagne enfin offrit à notre engin branlant

 

Un garage accueillant.

 

Est-ce la dynamo, les freins ou l'embrayage

Qu'il fallut changer cette fois?

Et qu'importe, après tout, puisque dans ce voyage

Nous changeâmes tout, sauf le toit

.

Du garage laissant enfin le pittoresque,

Sus à Burgos! Là-bas nous passerons la nuit.

L'énorme cathédrale est tout en or ou presque,

Tout le Clergé descend en pompe le parvis

 

Sous nos yeux ébahis...

 

Mais que pense le Dieu de ce luxe burlesque?

En avant! Et déjà passent comme une fresque

Les porteuses d'amphore allant puiser de l'eau,

 

D'Aranda de Duero?

 

L'orage nous saisit dans des gorges profondes.

Nous contournons Madrid car nous fuyons le monde:

Tant pis pour l'Escurial, tant pis pour le Prado,

Nous filons vers le sud, où  Tolède là-haut

 

Garde les toiles d'El Greco.

 

Ton Jo! T'en souviens-tu? La nuit au bord du Tage...

D'un croûton, d'un oignon, sous les sièges trouvés

J'élabore dans l'ombre un sommaire potage...

A l'aube seulement nous voyons avec rage

 

Les quatre pneus crevés!

 

Deux gendarmes armés dans l'aube nous surveillent.

Nous feignons d'ignorer leur langue et leurs fusils:

Jo et Guy réparant, ils réparent aussi

Et, nous aident à fuir le rivage interdit

Pour gagner sains et saufs Tolède et ses merveilles.

 

Tolèdo! Ta falaise et ses lames gravées,

Les portraits d'El Greco, dans des ruelles cachées,

Dont les yeux flamboyants nous poursuivent encor

Lorsque vers Cordoba la Peugeot prend l'essor.

 

Cordoba! ou Cordoue, et l'immense mosquée,

La forêt de piliers, où la lampe brûlant

Sous la croix de Jésus nous paraît, embusquée,

Soutenir le Coran!

 

Sombrero de travers, couverture à l'épaule,

Passent les Andalous que nous reconnaissons:

Enfants des Sarrasins, nous serions dans nos rôles

Sur la mule à grelots  où les familles vont

Sans hâte...Brusquement, je montre à l'horizon -

Car je la reconnais sans l'avoir jamais vue

Un minaret: la Giralda!

"Ton Jo! voilà Séville!", et de nos voix émues

Monte le Hosannah!

 

Nous tournerions sans fin dans cette ville en fête,

Troglodytes, Gitans, orangers, Alcazar,

Volants tourbillonnants, tambourins, castagnettes...

Mais nous veillons... Il se fait tard.

 

Fuyons, Ton Jo, fuyons! Là-bas, les Marismas

Attendent la Peugeot dans leurs fourrés opaques

Hantés par les brigands, hélas!

Mais, vos deux revolvers m'évitant leurs attaques,

Je dors entre vous deux. - "Bientôt Algésiras!"

Crions-nous au réveil. Vous revissez les sièges,

Vous regonflez les pneus, et, d'un "Fil au chinois"

Ou d'un papier collant vous fixez les parois

Et le volant qui parpelège…….

 

Cahotant vers les quais, nous voyons le bateau

Qui s'éloigne du port en dansant sur les flots -

Mais ta puissante voix aussitôt le rappelle

Et le voici qui tend vers nous sa passerelle

Et son filet pour ta Peugeot!

 

Sur le pont, vous ferez la sieste méritée

Tandis que Gibraltar lève son rocher blanc,

Que dansent les dauphins sur la mer agitée

Et que soudain surgit un nouveau continent.

 

Tanger! Ton Jo, vois-tu passer les bourricots?

L'homme est dessus, la femme à pied, tenant la queue

Et portant les fardeaux... Ce parfum âcre et chaud,

Ces changeurs en plein air, clarté vive, ombre bleue

Du garage, bien sûr, que toujours il nous faut.

 

Nous humons en passant Larache et son haleine

Poissonneuse, et la brume au bord de l'océan.

Enfin, Casablanca! Antoine et Madeleine,

La surprise de voir les fatmas les servant,

Leur main peinte au henné sortant des voiles blancs

Nous qui ne savions pas, que l'esclavage existe,

Les fatmas nous attristent.

 

Dès l'engin réparé, nous partons pour Meknès,

Azrou, Rabat ou Fez...

Ton Jo, te souviens-tu de ce thé à la menthe

Dans le Jardin des Oudayas?

Et de la Tour Hassan où spirale une pente

Qu'un cheval peut grimper au pas?

 

Te souviens-tu des souks, de la  foule odorante,

Des cuirs et des tapis, des galettes de pain,

Et de la tentation toujours plus déchirante

D'aller, d'aller plus loin?

 

Nous partons dans la nuit et les chameaux nous croisent

Les yeux phosphorescents...

Le ciel éclate et, loin sur cette plaine rase

Et brûlante, un mirage aligne un lac luisant...

 

Soudain à l'horizon surgit la palmeraie

Verte sur sable blanc!

Cette fois, ce n'est pas un mirage, elle est vraie,

Et Marrakech, la rouge, ouvre ses murs croulants:

La foule du marché, les charmeurs de serpents...

Et quand vous visitez tous les deux la Mosquée

Qu'Allah aux femmes interdit,

Je cuis en plein soleil, dans la Peugeot bloquée,

Et lorsque je le dis

En bougonnant des mots peut-être pas polis,

Sur mon visage, hélas! Je crois sentir encore,

Ô Ton Jo, ta gifle sonore!

 

Allons voir Mazagan aux profondes citernes..

Mais hélas ce n'est plus un mirage qui berne,

C'est le calendrier qui dit

Que ton congé bientôt finit.

 

Réparons donc l'engin! Ôtons-en quelques pièces!

Changeons la dynamo, repartons en vitesse!...

Au-dessus de Tanger, tu constates soudain

Que tu n'as plus de frein!

 

Nous dévalons, hurlant pour écarter la foule

Du grand marché qui bat son plein.

Tout fuit devant nous, gens et poules,

Mais Dieu nous protégeait: Au fond d'un magasin

La voiture bute soudain

Sur des sacs de semoule!

 

Sauvés! Nous n'avons fait ni tués ni blessés!

Haletants nous payons les quelques pots cassés,

Et nous partons chercher, refrain de ce voyage,

Un garage!

 

Enfin on te remorque, on répare, et voila

Le Port, et le filet du bateau souleva

La Peugeot minuscule.

Nous embarquons tous trois et nous retraversons

Pleins de hâte et pleins de frissons

Les Colonnes d'Hercule.

 

L'Europe sous nos pneus, à demi rassurés,

Quelques morceaux encore de l'engin réparés,

De Malaga en vain nous recherchons les vignes,

Puis vers Grenade nous montons:

La Sierra Nevada au lointain nous fait signe,

Et voici les remparts, les boulets de canons...

Non! Nous ne partons pas, malgré ta hâte extrême,

Sans avoir vu cela,

Les lions, la dentelle en stuc, les bleus suprêmes,

Sans avoir, en rêvant de sultans, de harems,

Visité l'Alhambra!...

 

Nous partons éblouis. Nous coucherons n'importe

Où... Un pneu crève en plein Valdepeñas,

Et du premier hôtel nous franchissons la porte -

Mais je suis jeune, hélas!

Et qu'un garçon d'hôtel me guigne à la serrure,

Je fuis en pyjama jusque à la voiture,

Bêlant après vous deux,

Qui dans la cour penchée rafistolez vos pneus.

 

Ma clameur vous alarme et nous dormons ensemble,

Le revolver au poing dès que le plancher tremble.

Il fait encore nuit quand nous décampons vers

Un horizon lointain plus sûr et plus tranquille,

Si émus que l'engin quitte la sombre ville

Une roue à l'envers.

 

Dans la sierra plus loin nous allons la remettre.

Ta bourse est plate, hélas, et ne peut rien promettre:

"Nous ne mangerons plus

Que des croûtons à l'ail ou quelques poulpes crus

Ou cuits dans des sandwiches

Et nous boirons l'agua fria..."

On dit cela, Ton Jo, on dit cela, mais ouiche!

Au premier poulet frit nous succombons déjà

A Guadalajara!

 

Zaragoza! L'Ebro!...Quelque chose d'étrange

Claque sous le capot: c'est le ventilateur

Qui perdait sa courroie!!!...Il eût fallu un Ange!

Sur le bord du fossé nous l'implorons...Stupeur!,

Il arrive, courroie en trop, et nous la change!

Cet Ange est catalan, on ne se comprend pas;

Nous lui disons: "Gracias, étranger, mille fois!"

Et, solennel, Ton Jo le bénit. A Dieu vas!

 

Tes phares tout à coup à nos yeux qui s'étonnent

Font surgir un poteau qui luit.

Merveilleux écriteau qu'il faut pourtant admettre:

La France, trois cents kilomètres!

 

Etincelante dans la nuit

Nous admirons bientôt les feux de Barcelone.

Courage! Roulons donc, nous sommes presque là!

Et le coeur bondissant nous dévissons les sièges

Pour la dernière nuit au goût de sortilège

Sous les figuiers de Figueiras...

 

Et voici la frontière. Et nous l'avons passée

"Il n'y a plus de Pyrénées!"

 

La Peugeot à présent comme une flèche fuit...

Fuit aussi le moteur, son huile et son essence.

Un garagiste ausculte, ému, l'Engin fortuit

Et palpe ses dessous qui dansent:

"Il  faut, annonce-t-il, revisser votre pont

Arrière, tous les... hum... cinquante kilomètres.

Je ne garantis rien , sinon."

 

Tous les cinquante kilomètres,

Nous stoppons donc, et Guy file sous le tacot

Pour revisser le « pont » trop prompt à se démettre

Mais c'est Toulon bientôt!.

 

Oui! Voici la Camargue et voici la Provence,

Les pins et la lavande et les doux oliviers...

"Non, Guy, rentrons ! Plus le temps que l'on pense

A ce pont!" - Mais le pont n'avait pas oublié.

Il attendit la nuit et des gorges profondes...

Près de «Cuges les Pins»,

Le pont crie et se rompt! Ton Jo blêmit et gronde::

"Je dois dans ma paroisse être à l'aube demain!"

 

Longtemps nous attendons dans l'ombre et la déroute.

Enfin  paraît un char.... Nous lui barrons la route

Nous le supplions tant qu'il nous prend avec lui,

Et nous emmène au moins jusque à Sanary.

 

Sanary. "Pedibus", nous partons sans trompette,

Vite d'abord, puis moins, et piano dans la nuit.

A trois heures enfin nous pressons la sonnette.

Surgissant les parents (pyjamas et liquettes)

 

Etonnés, comme si nous l'avions décidé

De rentrer du Maroc à pied!

(Las! que n'avons-nous pris là-bas un dromadaire?

Mais on ne pense pas à tout)

Et sans rien avaler, déjà l'oncle et le frère

Repartent pour chercher ce qu'ils cherchaient partout:

Un garage ayant tout.

 

Ils s'en vont, grue en tête, arracher la Peugeot

Au ravin solitaire où nous roulions tantôt

Tandis que des parents la cohorte pressée

Ecoute l'odyssée...

*      *      *      *

Ton Jo, je l'ai chanté bien souvent ce voyage

Et sous bien d'autres cieux,

D'abord lorsque Hitler envahissait nos plages

Et l'Olympe des dieux,

Puis, lorsque dans un camp, squelettes noirs, pouilleux,

Nous partagions déchets et souvenirs,

Et que mes pauvres soeurs se le passait entre elles

Sous les coups de schlague et de pelle,

Pour se le vivre et s'en réjouir.

Pauvres, douces, riches, un souvenir joyeux

C'est tout ce qui nous reste aux plus sinistres pages:

 

Tu voulais Guy surtout, je sais, pour ce voyage,

Cher Ton Jo,  sans doute aujourd'hui,

Il s'en souvient au Paradis

Et le conte en souriant à ses amis les anges

Qui s'en souviennent aussi;

Dans le ciel et partout, la vie est si étrange,

Mais je suis sûr ici, au soir de mon grand âge,

Que, comme moi, pour ce voyage,

Il te redit "Merci!"


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Publié dans Micheline MAUREL

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